[Lutecium-group] Karl Wilhelm Jerusalem

José Luiz Caon jlcaon at terra.com.br
Wed Mar 7 01:07:19 GMT 2007


Ceci est un journal électronique infini, cosmopolite et à la quête du sens
France-Mail-Forum 24 (November 2001)

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Comment on a lancé les livres cultes (I)

DIDIER JACOB
1774 : « Les Souffrances du jeune Werther »
Le Nouvel Observateur,12.7. 2001

Goethe a 25 ans lorsqu'il écrit, d'un seul jet, en deux mois, le premier 
grand chef-d'oeuvre et premier best-seller de la littérature allemande. Son 
roman d'amour déclenche aussitôt une vague de suicides en Europe. On 
n'aimera jamais plus comme avant


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Dans les rues, les champs, au milieu des conversations, dans les 
antichambres des princes, dans les cabarets sombres où l'on monte à l'étage 
pour la fornication, à l'écurie, à l'office, au lavoir où les jeunes garces 
donnent en chantant la fessée au linge, dans les kermesses entre enfants 
rigolant, au marché, dans les jardins en fleurs, sous la lune où les 
amoureux vont langoureusement, partout l'on ne parle que de « Werther ». 
C'est à Leipzig, petite ville d'Allemagne, que « Die Leiden des jungen 
Werthers », un mince anonyme de cent cinquante pages, paraît à l'automne 
1774. Aussitôt, la librairie de l'éditeur Weygand est prise d'assaut. On 
veut lire ; on veut savoir. On veut connaître les raisons. Pourquoi ce jeune 
Werther a-t-il autant souffert, pour quelle raison s'est-il finalement 
suicidé ?

C'est le premier best-seller allemand, et l'acte de naissance, en Europe, de 
l'amour modern style - celui qui pince, qui tord, qui brûle et qui fait mal. 
Werther aime Charlotte, une jeune beauté qui lui a frappé l'oeil tandis 
qu'elle distribuait aux enfants de sa maison du pain pour le goûter. Avec sa 
robe blanche ornée de noeuds rose pâle, on aurait dit un ange vêtu comme un 
caniche. Le coeur de Werther se met à soupirer, « fermente » sans trouver à 
s'épanouir : la demoiselle est fiancée. Désespéré, le jeune homme se 
suicide. On voit tout le danger, pour l'église et les corps constitués, de 
cette apologie de la mort volontaire et des passions exacerbées. La police, 
alertée, interdit l'ouvrage. Mais il est trop tard. Le livre suscita « une 
ivresse, une fièvre, une extase qui déferla sur toute la terre habitée », 
écrit Thomas Mann. Ce fut, ajoute-t-il, « comme l'étincelle qui tombe dans 
un tonneau de poudre, où en une brusque expansion une masse de forces, 
jusqu'alors tenues en laisse, se trouve libérée ; le hasard voulut que le 
monde entier fût prêt pour ce petit livre ».

L'auteur ? Il n'y a pas deux mois, ce fils d'une mère peuple et d'un austère 
rentier n'était qu'un étudiant en droit promis à une carrière judiciaire de 
provinciale importance. Goethe eût épousé, au mieux, la fille du tapissier, 
s'il n'avait mis par écrit les idées du siècle. Or voici maintenant que, 
pour le voir, on vient de Londres et de la Russie. Dans les rues, au 
théâtre, on se pâme devant lui. On étouffe en le croisant, on veut de l'air, 
des sels, on s'évanouit. On le reconnaît à dix lieues, comme Madonna sur la 
scène de Bercy. Car ce Lovelace porte les couleurs du héros qu'il a créé, 
frac bleu, culotte jaune, bottes à mi-mollet. La mode est lancée. Goethe ? 
Oui, Madonna habillée par Jean-Paul Gaultier.

« Il scandalisait la cour, raconte Pietro Citati, par ses manières 
d'étudiant de génie, ses tutoiements inopinés, ses imprécations, ses coups 
de cravache. [...] Il organisait des bals, des divertissements masqués, des 
représentations théâtrales, des promenades en montagne, des baignades dans 
les rivières, des chasses, de folles chevauchées nocturnes à travers les 
bois. » Sous le charme du dandy, le duc Charles-Auguste fait éclairer, la 
nuit, l'étang gelé que son château surplombe. On réveille la fanfare et 
l'orchestre de chambre. Musique ! Les doigts des musiciens, bleuis par la 
froidure, saignent sur l'archet, le fifre, la clarinette. On lance des 
sortes de fusées au-dessus du lac dont la glace transpire. Goethe au prince 
: « Patinons, mon prince. » Un laquais porte à Sa Majesté les chaussures à 
glisse. Et Goethe, véritablement toqué, ou feignant de l'être, se lance dans 
de périlleuses figures qui font l'admiration discrète des oies en pelisse et 
des dindons à particules. Une heure passe. On rentre au château. Allons, 
musique encore ! Menuet, danse, poésie ! Goethe, qui n'a quitté ni son 
entrain ni sa fourrure, déclame en grelottant : « Promenant autour de lui, 
raconte encore Citati, ses yeux noirs, resplendissants, d'Italien, il 
improvisait sur tous les tons et de toutes les manières : iambes, 
hexamètres, Knittelverse ; poèmes lyriques, fables, ballades, satires et 
petites comédies ; il répandait ses dons sur le public émerveillé, comme 
s'il avait renversé sur le monde un grand panier de fleurs. »

Goethe comprend que les petites baronnies d'Allemagne ont soif d'idées 
neuves et de gentilshommes mal polis, d'oeuvres effervescentes à jeter dans 
des crânes où les cervelles s'ennuient. Ce n'est pas tant qu'on lise « 
Werther » - c'est qu'on éprouve soudain la violence d'être en vie. D'où 
cette « furor Wertherinus » (Lichtenberg) qui annonce les grandes opérations 
de merchandising moderne, montre Pokémon, T-shirt Harry Potter, calendrier 
Lara Croft pour vestiaires hommes uniquement. On porte beau et bleu, avec la 
culotte jaune. Parfumé à l'eau de Werther, on déambule dans les rues à des 
milliers d'exemplaires. On aime, on pleure, on en finit avec ses jours pour 
le grandiose de la chose. « Werther, écrit Mme de Staël non sans nostalgie, 
a causé plus de suicides que la plus belle femme du monde. »

Ainsi l'amour, qui vit de pâquerettes et d'eau fraîche, va devenir à la 
mode. Au temps des moralistes, on en dissertait sous perruque à l'abri des 
masses d'air. Désormais, la pluie mouille les passions. Tempêtes, vents, 
brumes, clairs de lune éclairent d'une lumière argentée le rouge du bonheur 
et les lèvres de la félicité. Cette fièvre gagne l'Europe, où les 
traductions fleurissent. Napoléon lui-même a lu « Werther » six fois pendant 
sa campagne d'Egypte. Il connaît le roman, dira Goethe, « comme un juge 
d'instruction qui a étudié son dossier ». Les deux géants se rencontrent le 
2 octobre 1808 : l'Empereur, qui prend son petit déjeuner, parle levée 
d'impôts avec Daru. A sa gauche, Talleyrand. Soudain, Napoléon aperçoit 
Goethe vieillissant, et lui demande son âge. « 60 ans », répond celui-ci. 
« Vous êtes bien conservé », dit le premier. « Après diverses observations 
tout à fait pertinentes, raconte Goethe, il mentionna un certain passage et 
dit : "Pourquoi avez-vous fait cela ? Ce n'est pas naturel." Ce qu'il 
démontra longuement et de manière parfaitement juste. »

Le « Werther » de Goethe marque, en somme, l'entrée de l'Allemagne dans le 
concert des nations. Car en 1774 le compteur du génie est, pour la 
littérature, à zéro dans ce pays. C'est le temps où Voltaire écarquille le 
jugement, où Diderot invente, dans « le Neveu de Rameau », rien de moins que 
l'art du scénario. Rousseau, lui, donne au coeur humain le sentiment du 
paysage. Et l'Allemagne ? Le pays est encore une manière de Timor-Oriental, 
tout irisé de dialectes qui ne s'entendent qu'à cinq lieues à la ronde. 
Cinquante ans plus tard, Goethe a renversé la tendance, et les grands 
romantiques n'auront pas de mots assez doux pour saluer le génie de ce géant 
de l'amour. Ainsi Lamartine, au sujet de « Werther » : « Je me souviens de 
l'avoir lu et relu dans ma première jeunesse. Les impressions que ces 
lectures ont faites sur moi ne se sont jamais effacées ni refroidies. La 
mélancolie des grandes passions s'est inoculée en moi par ce livre. J'ai 
touché ainsi au fond de l'abîme humain. Il faut avoir dix âmes pour 
s'emparer ainsi de celle de tout un siècle. »

Que s'est-il donc passé, dans ces années qui marquèrent le triomphe du Sturm 
und Drang - du « vague des passions » ? Une sorte de guerre commerciale, au 
fond, entre prétendants au titre de premier des romantiques. Ainsi 
Chateaubriand se dépêche d'enfoncer, avec « René », qu'il publie en 1802, la 
porte ouverte de « Werther ». Goethe, du coup, l'accuse de plagiat, mais en 
masquant la vraie nature de son ressentiment : « Chateaubriand, dit-il en 
1829 à David d'Angers, n'est que le continuateur de Bernardin de 
Saint-Pierre. » François-René répond par retour, dans les « Mémoires 
d'outre-tombe », et minimise l'influence de son rival, qu'il traite de « 
vieille poussière ». Il faudra les grands d'Allemagne pour réviser son 
jugement. Après la défaite nazie, Thomas Mann puise ainsi espoir dans 
l'ombre indiscutable : ce « Voltaire allemand », écrit-il, ce « chef 
spirituel de l'Europe », cet « écusson », ce « palladium de l'humanité », 
cet « Allemand au plus haut point, véritable explosion de germanité », est 
pour lui l'emblème de la dignité retrouvée.

Le voici donc, le bon génie de l'Allemagne : arrière-petit-fils d'un 
maréchal-ferrant, petit-fils d'un tailleur pour dames, Goethe naît à 
Francfort, perd sa soeur aimée, sent pencher son coeur vers les filles au 
teint nacré. Etudiant en droit, il fait ses classes à Leipzig et à 
Strasbourg où il courtise, avant de la négliger, Frédérique Brion, une jeune 
fille promue « astre charmant sur le ciel champêtre ». Le 9 juin 1772, il 
est amoureux de Charlotte - la future du livre. Le 13 août, ils échangent un 
baiser. Mais Lotte est déjà fiancée. Goethe se désespère, lui envoie des 
adieux enflammés : « Mon bagage est bouclé, Lotte, le jour va poindre. 
Encore un quart d'heure et je serai parti. Adieu, mille fois adieu ! » Reste 
le suicide sur le gâteau : le 30 octobre 1772, Karl Wilhelm Jerusalem, un 
vieil ami de Leipzig, se tire par dépit une balle dans la tête. Goethe fait 
d'une pierre deux coups, mêle sa propre histoire au désespoir de l'amoureux 
éconduit. Pendant deux mois, il écrit sans relâche, établissant un record de 
célérité que seul Rilke battra, en expédiant en trois semaines les « Elégies 
de Duino » et les « Sonnets à Orphée ».

Ainsi donc Werther vit. Mais meurt aussitôt, et n'en finit pas de mourir : 
c'est que le héros pleurniche sans fin, dans un accès de sentimentalité un 
peu tarte qui rend l'oeuvre épuisante aujourd'hui, et fera dire à Gide, 
reprenant le livre aux premiers mois de l'Occupation : « J'achève de relire 
"Werther", non sans irritation. J'avais oublié qu'il mettait tant de temps à 
mourir. Cela n'en finit pas, et l'on voudrait enfin le pousser par les 
épaules. » Après avoir mouillé tout un lot de mouchoirs, Goethe conclut 
pourtant l'affaire, dans un extraordinaire final où l'émotion, la tristesse, 
la surprise semblent vouloir signer, d'un trait rageur, et à trois mains, au 
bas de l'ouvrage : « Il mourut à midi. La présence du bailli et les mesures 
qu'il prit prévinrent un attroupement. Il le fit enterrer de nuit, vers les 
onze heures, dans l'endroit qu'il s'était choisi. Le vieillard et ses fils 
suivirent le convoi. Albert n'en avait pas la force. On craignit pour la vie 
de Charlotte. Des journaliers le portèrent ; aucun ecclésiastique ne 
l'accompagna. »

Goethe expédie sa déclaration des droits de l'homme et du citoyen 
romantiques chez Weygand, à Leipzig. Il envoie aussi l'objet à Lotte, qui se 
froisse de voir son nom et sa figure entrer sans permission au Who's Who des 
grandes héroïnes romanesques. Son mari, Kestner, proteste également. C'est 
que Goethe lui a, de la sorte, volé sa femme en lui faisant cet enfant. D'où 
peut-être cette frénésie de procréation qui occupe le couple alors : Lotte 
sera dans sa vie douze fois enceinte de Kestner. Qu'importe à Goethe, dont 
la vie s'enrichit maintenant d'incessantes conquêtes : une laitière, ou bien 
une comtesse. Au fond, l'auteur de « Faust » préfère l'amour aux femmes, 
dont il aimerait faire des saintes, pour s'en passer. « Depuis quelque 
temps, écrit-il à l'une d'elles, je vous vois comme la Madone qui monte au 
ciel. En vain celui qu'elle laisse en arrière tend les bras vers elle, en 
vain il voudrait, de son regard obscurci de larmes, attirer une dernière 
fois vers la terre le regard de celle qui s'en va, tout environnée de 
splendeur, et n'a de désir que pour la couronne qui plane au-dessus de sa 
tête. » Goethe, ou le saint ampoulé.

Sur le tard, l'ex-dandy finit par épouser une demoiselle Vulpius, dont les 
principales épaisseurs n'incitent pas, du reste, au commerce charnel : les 
Schiller parlent d'elle comme de « l'épaisse moitié » du poète, et Bettina 
Brentano la qualifie de « boudin idiot ». On est loin du premier Goethe, qui 
ne vénérait rien tant que le corps artistique des femmes. Mais il est 
désormais tout entier à son oeuvre : « J'ai eu hier, écrit Goethe en 1777, 
une journée extraordinaire : après dîner, j'ai mis par hasard la main sur 
"Werther" et tout m'en était nouveau et étranger. Je suis sorti à cheval, la 
nuit. Adieu. » Scène magnifique, où l'on voit, sous la froideur, sourdre une 
nouvelle exaltation : c'est la fuite vers les masses sombres, et l'adieu 
lancé à ses frères les vivants. Goethe, désormais, n'est plus ici-bas. Il 
est avec Dieu, quelque part dans la noirceur du monde.

La semaine prochaine : l'« Encyclopédie », par Jacques Drillon.






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