[Lutecium-group] Se replier serait mortel pour la psychanalyse
viguier benoit
viguier_louis at yahoo.fr
Thu Jan 24 10:16:53 GMT 2008
Pour ceux qui n'auraient pas lu / pas vu cette interview
Jacques-Alain Miller «Se replier serait mortel pour la psychanalyse»
Recueilli par ÉRIC FAVEREAU
QUOTIDIEN : samedi 19 janvier 2008
Jacques-Alain Miller Gendre de Jacques Lacan. Personnalité très controversée, directeur du département de psychanalyse de luniversité Paris-VIII, Jacques-Alain Miller, 63 ans, a créé en 1981 lEcole de la cause freudienne. En 1992, il a fondé lAssociation mondiale de psychanalyse. Cest sous son autorité que les textes des séminaires de Jacques Lacan sont publiés, au compte- gouttes, regrettent certains. Cest aussi un polémiste. En pointe dans la lutte contre lamendement Accoyer, qui entendait légiférer sur la psychothérapie, il repart au combat contre les cognitivistes, obsédés de lévaluation. Il organise à la Mutualité, les 9 et 10 février, un «grand meeting pour que vive la psychanalyse», sur le thème : quelle politique de civilisation ?
On reparle de lamendement Accoyer, qui cherche à encadrer lusage du titre de psychothérapeute. Il avait provoqué la colère de tout le milieu analytique. Il revient, mais sous une forme atténuée. Et vous, vous repartez en guerre
Laffaire de lamendement est close. Il ny a plus aucun contentieux depuis que Bernard Accoyer a renoncé à son premier texte, qui se risquait à définir les diverses psychothérapies. Son souci de réguler lusage du titre de psychothérapeute a été entendu par le milieu psy, qui, depuis bientôt trois ans, est partie prenante de la concertation sur le décret dapplication. En revanche, oui, pour moi le combat est devenu permanent.
Mais quel combat ?
Freud avait diagnostiqué jadis un «malaise dans la civilisation». Nous sommes bien au-delà : tout le monde ressent que la civilisation occidentale tend à devenir franchement invivable. Ça suscite des révoltes, une guerre civile, mais qui respecte les formes du débat démocratique.
Certes, mais quelle guerre ?
Il y a une guerre idéologique qui oppose, dune part, les quantificateurs, les cognitivistes (1), avec leur prétention croissante à régenter lexistence humaine dans tous ses aspects et, dautre part, tous ceux qui ne plient pas devant la quantification partout. Le fanatisme du chiffre, ce nest pas la science, cen est la grimace. Il ny a pas si longtemps, ladministration, cétait encore des gratte-papier à la Courteline. Désormais, lélectronique met entre les mains des bureaucraties occidentales une puissance immense de stockage et de traitement de linformation. Elles en sont enivrées, elles en ont perdu le sens commun. Les plus atteintes sont celles de lUnion européenne, héritières des monarchies. Elles vont vers la surveillance généralisée, du berceau au tombeau. Elles aspirent au contrôle social total. Elles se promettent de remanier lhomme dans ce quil a de plus profond. Il ne sagit plus seulement de «gouverner les esprits», comme le voulait Guizot, ni même
de les suggestionner par des vagues de propagande massive.
Nos maîtres sont tellement tourneboulés par le progrès inouï des bio et nanotechnologies quils rêvent de manipuler en direct le cerveau par implants et électrodes. Tant quà faire, pourquoi ne pas mettre au point une humanité hygiénique, débarrassée une bonne fois de ce que Freud appelait la pulsion de mort, une espèce humaine améliorée, transhumaine ? On en est réduit à se dire : heureusement, il y a le pape ! Car chez des débiles mentaux, quand ils ont le pouvoir, le progrès scientifique engendre des utopies autoritaires qui sont de vrais délires mégalomaniaques. Ça échouera immanquablement, mais en attendant ça fait des ravages. Il ne faut pas laisser faire, même si les clivages nouveaux que suscite cette démesure nobéissent plus à la logique gauche droite.
Mais en quoi ces clivages concernent-ils la psychanalyse, qui est de lordre du domaine privé ?
Depuis le début du XXIe siècle, la bureaucratie a décidé que la santé mentale des populations relevait de ses attributions. Elle a envahi le domaine de lécoute, des thérapies par la parole, elle semploie à le remanier de fond en comble. Dans la pratique, cela veut dire : sattaquer à la psychanalyse. Chercher à léliminer au profit des techniques de persuasion, les thérapies cognitivo-comportementales, qui prétendent que leurs effets sont chiffrables, donc scientifiques. Cest limposture du cognitivisme. Le cognitivisme, cest-à-dire la croyance que lhomme est analogue à une machine qui traite de linformation.
Dans cette optique, il sagit de faire cracher du chiffre à lâme. On mesure à qui mieux mieux, on compte tout et nimporte quoi : les comportements, les cases cochées des questionnaires, les mouvements du corps, les sécrétions, les neurones, leurs couleurs à la résonance magnétique, etc. Sur les données ainsi recueillies, on élucubre, on les homologue à des soi-disant processus mentaux qui sont parfaitement fantomatiques, on simagine avoir mis la main sur la pensée. Bref, on divague, mais comme cest chiffré, ça a lair scientifique. Tout un fatras de métaphores a ainsi infiltré le discours courant à force de produire et de manier des machines, lhomme contemporain aime à simaginer en être une.
Un exemple ?
On vous explique quêtre amoureux, cest quand votre sérotonine baisse de plus de 40 %. Cela a été mesuré chez des cobayes assurant penser à lêtre aimé au moins quatre heures par jour. Lamour fou ? Ça fait monter la dopamine. Donc, si vous avez une propension à lamour fou, cest sans doute que vous avez un petit manque de ce côté-là. En revanche, si vous restez avec la même personne, cest en raison de votre taux docytocine, dit lhormone de lamour
Bref, on retranscrit vos émotions en termes quantitatifs, et le tour est joué. Ce quantitativisme échevelé, qui est un pur simulacre du discours scientifique, sétend partout. Ça fait le bonheur de ladministration, ça la justifie, ça la nourrit, ça lincite à recouvrir tous les aspects de la vie.
Tout est à jeter dans le cognitivisme ?
Oh que oui ! Cest une idéologie qui singe les sciences dures, qui les parasite, qui offre une synthèse illusoire. Mais si elle sest répandue si largement, cest quelle exprime quelque chose de très profond, une mutation ontologique, une transformation de notre rapport à lêtre. Aujourdhui, on nest sûr que quelque chose existe que si ce quelque chose est chiffrable. Le chiffre est devenu la garantie de lêtre. La psychanalyse aussi repose sur le chiffre, mais au sens de message chiffré. Elle exploite les ambiguïtés de la parole. A ce titre, elle est à lopposé du cognitivisme, elle lui est insupportable.
Vous notez également que cette idéologie du chiffre est en train de simposer dans luniversité
Lévaluation a fait son entrée dans luniversité il y a vingt ans, mais il y a un saut qualitatif avec lAgence dévaluation de la recherche et de lenseignement supérieur (lAeres). Cest tout récent : elle a été créée par la loi du 18 avril 2006 et installée le 21 mars. Depuis 1985, les organismes chargés de lévaluation sétaient multipliés, mais les universitaires et chercheurs étaient représentés dans leurs directions, et ils avaient appris à vivre avec. Cest fini. Tout a disparu au profit dune agence unique, «autorité administrative indépendante», qui couvre le territoire national. Elle agit sous lautorité dun conseil assez bizarre, dont le ministère nomme les membres par décret. Aucun membre élu. De même, le «délégué» national, responsable de chaque discipline, nest nullement lémanation de la communauté des chercheurs, il est désigné par le président de lagence. Le système a été conçu par le Pr Jean-Marc Monteil, éminent psychologue social cognitiviste. Il
est chargé de mission au cabinet du Premier ministre, tandis que lAgence est présidée par le Pr Jean-François Dhainaut, spécialiste de biotechnologie. Délégué national pour la psychologie : le Pr Michel Fayol, successeur du Pr Monteil à luniversité de Clermont-Ferrand, la seule de cette taille doù la psychologie clinique est rigoureusement bannie depuis des années. Le Pr Monteil ma expliqué sans rire que cétait en raison de son incompétence notoire en la matière. LAeres est un monstre bureaucratique hypercentralisé et particulièrement opaque : rien à voir avec lAmérique. Ça rappellerait plutôt la défunte Union soviétique.
Quel est le but ? Chasser la psychanalyse de luniversité ?
Le but est de rentabiliser la recherche. Le résultat sera très différent. Au nom de la planification totale et de lobjectivité parfaite, on sadise les universitaires et les chercheurs. On répand les passions tristes - inquiétude, perte de lestime de soi, dépression -, tout en disant dune voix doucereuse : «Surtout, nayez pas peur !» Et en même temps, Sarkozy promet de faire des universités des lieux deffervescence intellectuelle. Cette usine à gaz se cassera la figure, bien sûr, mais le plus tôt sera le mieux. A part ça, ce nest pas seulement la psychanalyse qui est insupportable aux cognitivistes, cest la méthode clinique, parce quelle vise le singulier, alors queux ne jurent que par la statistique. Ils ont horreur du sujet, ils ne connaissent que «lhomme sans qualités», comme disait Musil.
Mais il y a toujours eu un combat entre les cliniciens et les cognitivistes
Depuis toujours, les cliniciens avaient les étudiants, les cognitivistes avaient les titres universitaires. Ce qui a changé, cest quaujourdhui les cognitivistes, forts de leurs positions administratives, tentent déradiquer leurs compétiteurs. Et ils y arriveront, sauf si la tutelle politique reconnaît que lunité de la psychologie est désormais un mythe. Alors, on mettra dun côté la psychanalyse, la psychologie clinique, et la psychopathologie. Et de lautre, la psychologie expérimentale et cognitiviste. Chaque domaine avec ses compétences propres. Faute de quoi, la psychanalyse disparaîtra très vite de luniversité. Cest ce que jai expliqué à Valérie Pécresse à son invitation, et elle est assez intelligente pour ne pas vouloir rester dans les mémoires comme lAttila de la psychanalyse.
La psychanalyse est-elle en état de se défendre ?
«Vivons heureux, vivons cachés», cétait la devise des psychanalystes. Ce nest plus tenable. Se replier sur son pré carré serait en effet mortel pour la psychanalyse, car il ny a plus de pré carré, tout simplement. Bref, les psychanalystes ne sauraient se dispenser de prendre part au débat public.
Il y a, de plus, les pratiques. Il faut innover. Déjà, de plus en plus de praticiens analysés reçoivent leurs patients dans des institutions. Le psychanalyste est en train de se réinventer. On constate que des effets analytiques peuvent se produire ailleurs que dans un cabinet privé. Voici quatre ans, lEcole de la cause freudienne a ouvert un centre psychanalytique de consultation et de traitements, dans le Xe arrondissement de Paris, qui accueille gratuitement le tout-venant. Cela sest répandu comme une traînée de poudre : sur des initiatives locales, dix autres centres se sont ouverts en France. Quatre en Espagne, et aussi en Italie. Au vu des résultats, les pouvoirs publics soutiennent de plus en plus. Cela témoigne dune étonnante évolution des mentalités. Ça rejoint ce que Freud avait voulu faire, des dispensaires gratuits.
Vous ne parlez pas de la menace de la psychiatrie biologique et du poids prépondérant des médicaments
La psychanalyse, ce nest pas la scientologie. Le recours aux psychotropes nest pas proscrit par principe.
Quavez-vous pensé de la campagne nationale sur la dépression ?
Cest du Knock à la puissance mille. Un discours massifiant qui cherche à pénétrer au plus profond de chacun, pour remodeler le sens de vos émotions les plus intimes. La ministre de la Santé a dû sapercevoir que quelque chose ne tournait pas rond puisquelle a donné son patronage à un colloque que jorganise sur le sujet.
Laissons les cognitivistes. Peut-il y avoir des regards dévaluation sur les pratiques analytiques ?
La culture de lévaluation est un leurre. On fait appel à elle pour accomplir ses basses besognes sous le couvert de lobjectivité. On fait comme si le savoir absolu posait son doigt sur vous et vous indiquait ce que vous valez : vous navez plus quà dire amen. Dans la pratique, lévaluation est toujours aux mains dune clique réglant ses comptes. Cest un procédé de type soviétique. Cest la dernière résistance à la loi du marché.
Vous préférez les règles du marché ?
Sil fallait choisir entre lévaluation et le marché, je préférerais encore le marché. Pour évaluer le département de psychanalyse de Paris-VIII, qui est leader mondial pour la psychanalyse dorientation lacanienne, on nous envoie quelques malheureux cognitivistes qui, eux, sont à la remorque de la psychologie américaine : ils nous tiennent pour des foldingues. Nous les tenons pour des nuls.
Le contrôle ou la passe, nest-ce pas pourtant une forme dévaluation ?
Une élucidation, ce nest pas une évaluation. Il ne sagit pas détalonner des valeurs sur une échelle préétablie, mais de se rendre disponible à la surprise de lévénement singulier. La psychanalyse, cest du sur-mesure, pas de la confection de masse. Cela dit, en psychanalyse, on est jugé tous les jours sur ses résultats, mais pas par des experts : par les utilisateurs, par le consommateur.
Comment avez-vous réagi à la grille dévaluation des ministres, suggérée par le président de la République ?
Folklorique. Personne ne prend ça au sérieux. Cest pour se débarrasser des ministres cossards, ou qui ont cessé de plaire. Cela étant, le sarkozysme est un bien curieux volontarisme, qui oscille entre étatisme et libéralisme. Napoléon ou Raymond Aron, Sarkozy na pas choisi, et ça vire à la confusion. Les socialistes, eux, ont choisi. Le PS a beau être morcelé en coteries, tous ses experts sont hyper-évaluationnistes. Il est devenu le parti de «lhomme sans qualités», le porte-parole des hauts fonctionnaires : «Lintérêt général ? Ça nous connaît, on va vous calculer ça.» Il nest pas sûr que la gauche puisse faire léconomie de sa dissolution si elle veut renaître un jour.
(1) Le cognitivisme désigne un courant de recherche scientifique endossant lhypothèse que la pensée est un processus de traitement de linformation
Xavier Bufkens <x.bufkens at yahoo.fr> a écrit :
lutecium-group: Document interne au Groupe de Travail Lutecium.
Ne doit pas etre diffuse hors du groupe.
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Eh oui, une thérapie psychanalytique est aussi un flux
de paroles contre un flux d'argent, ne l'aviez-vous
pas remarqué? S'en étonner prouve qu'il doit exister
une attitude schizophrénique dans notre relation à la
psychanalyse. Bien sûr, le mode économique capitaliste
est lui même schizophréniforme. Pas besoin de donner
des exemples. Et il faut remarquer que la psychanalyse
s'y est très bien adaptée.
Si ce flux existe, il doit bien intervenir (tout comme
l'inconscient) quelque part dans la production des
effets de chaque analyse. Qu'une analyse rapporte de
l'argent est un facteur qui influence la fin d'une
analyse par exemple. C'est sans doute une des raisons
qui la rend interminable. Cette réflexion pourrait
bien sûr s'étendre à d'autres thérapies.
Ce qui me pousse à écrire est une chose plus curieuse.
Ce qui me semble plus curieux, c'est le procédé par
lequel on réclame cette cotisation. A lui seul, il
pourrait être une caricature de la psychanalyse
elle-même.
D'une part, on a l'impression que cet R2D2, ce
programme, fait parti d'un tiers exclu dont on est pas
vraiment responsable. Et d'autre part, il induit une
certaine culpabilité évidente.
Il nous semble que cette culpabilité est un moteur de
beaucoup d'analyses. Certains philosophes ont bien
montré à quel point la culpabilité fait parti d'un
mode dit du 'prêtre' pour asseoir un pouvoir sur
d'autres. La culpabilité est un affect triste qui
diminue la puissance d'agir des gens et donc induit un
certain pouvoir sur eux. La culpabilité n'est possible
qu'en regard de lois morales qui induisent le bien et
le mal. Toute morale est un système du jugement qui se
définit par ce tiers exclu (transcendant) qu'est la
Loi. Or, dans la psychanalyse, les lois, qu'elles
soient oedipiennnes, du nom-du-père, de la castration,
du grand phallus, ou autres se constituent dans leur
essence comme des tiers exclus qu'il s'agirait de
faire passer du dehors en dedans.
Nous pensons donc que la psychanalyse se situe plus
dans un système moral que dans un système éthique qui
lui, est tout différent. Ce qui ne veut pas dire bien
sûr que la psychanalyse n'ai pas éthique.
En vous remerciant pour la gratuité de la cotisation.
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